L’amour te (vous) va si bien

Avec un bouleversant film noir, « Le noir (te) vous va bien », Jacques Bral persiste et signe, réaffirmant sa fidélité au cinéma d’auteur et tout son engagement face aux défis du présent, indépendance d’esprit à l’appui. Son thriller social ne va pas seulement intéresser les amateurs de film d’art et d’essai car, il y aborde un problème d’actualité qui préoccupe le grand public, pour ne pas dire la planète : le mal-être identitaire des migrants, ces familles, ces groupes (dont les dits beurs, bougnoules et bicots) que la colonisation, la guerre, la répression, le chômage ou les méfaits de la mondialisation ont tristement transplanté dans un autre espace-temps, au sein d’une société-culture différente qui ne veut ou ne peut satisfaire ni leurs attentes, ni leurs modes de vivre et de croire. Alors, entre ces rejetons de l’exil et des couches du pays d’accueil la méfiance, le mépris, le ressentiment, le rejet ou l’intolérance prennent  souvent racines, menant parfois le légitime sentiment d’appartenance ethnique, religieuse ou nationale à une involution haineuse qui inocule cette identité meurtrière (dont parle Amin Maalouf) dans les esprits et les cœurs meurtris. Ces terreaux du fanatisme que les intégrismes de tout poil et les politiciens extrémistes attisent ou exploitent au jour le jour mais, toujours, sans vergogne.

C’est ça que Bral, ce mordu des polars américains, a cru bon de nous raconter. D’ailleurs, sur la question identitaire, ce vieux métèque était bien placé pour donner son avis. Lui, un oriental élevé et formé à la croisée de plusieurs cultures. Lui, le franco-iranien _ comme Robert Hosssein, Serge Rezvani ou Yasmina Reza_ qui a vécu, bon an mal an, la tradition et la modernité, avant de pouvoir acquérir cette lucide conscience métisse (décrite par Daryush Shayegan) ouverte à l’Autre,  perspective qui refuse d’opposer les civilisations et les hommes, qui déjoue les divers amalgames et les ankyloses identitaires.

Doté de son regard d’ex-artiste peintre – un œil qui écoute – Bral nous brosse un sobre tableau de cette violence tapie et disséminée dans les esprits, les croyances, les échanges et les rapports complexes de notre société du troisième millénaire où les appartenances d’ordre culturel ou religieux s’affrontent. Toutefois, à côté de cette incompréhension mutuelle, des fanatismes ancrés ou des résistances de façade, notre homme-caméra souligne cette aspiration humaine profonde des gens, des communautés au dialogue, à l’entente. Et, à travers son  histoire d’amour principal ( il y en a aussi deux autres), il nous démontre que la passion et le désir de liberté peuvent traverser les épais murs des classes, des religions et des cultures. Que quand on décide de prendre en main son propre destin, on oublie le bien et le mal, on garde ou on délaisse le voile et tout ce qui malmène notre bonheur humain.

Respectant aussi bien celle qui se voile _ le titre du film semble bien le suggérer_ que celle qui se dévoile, Bral bouscule ici les clichés, les passéismes et rejette la conception figée et tribale de l’identité, celle qui mène aux dangereuses dérives contemporaines dont les femmes en sont les  principales victimes. Autour du réalisateur, de solides acteurs et de belles actrices l’aident à concrétiser son récit tragique : Lounès Tazaïrt, Souad Amidou sont sublimes et avec sa frimousse blanchie de frimeur éternel Thierry Lhermitte pétille encore de jeunesse. Quant à la musique du film _ je sais que Bral aime le saxo_ j’avoue que je l’ai oubliée. Mais, dans ma mémoire résonne encore le bruit monotone et dur d’une balle tapée contre le mur par un prisonnier. Un rythme qui  scande l’éternel retour de l’amour, de la mort et de la vie. Même si la mort nous va si mal.

La dernière cuvée Bral, un vin noir aux teintes crépusculaires, nous prouve que ce cinéaste vieillit drôlement bien et que … Jean Patrick Manchette avait raison de dire qu’on avait beaucoup à apprendre des iraniens.

Hamèd Fouladvind

Le Noir, le silence, l’amour

Dans le monde volubile d’un certain cinéma français, un peu de silence, de retenue ravivent nos sens. Et tout d’un coup, les regards, les corps, les formes, les mouvements nous parlent. C’est ce qui va vous arriver lorsque vous verrez le film de Jacques Bral, Le noir (te) vous va si bien.

Tout ce qui s’y passe d’important se passe entre les mots. Les sons (hors paroles), les regards, les sourires, expriment ce que vivent les « êtres » du film, comme le trait du peintre suggère un corps ou un mouvement. Le film commence. Un homme assis par terre dans une cellule, sans doute une prison, lance et relance une balle qui rebondit sur le mur, tac, tac, tac… Inlassablement. Comme s’il avait besoin de ce rythme basic pour retrouver le sens des choses, le courant de sa propre vie. On comprend, sans les mots, qu’il s’est perdu en lui même et que rien ne le retrouve.

L’histoire commence ainsi, par sa fin, puis l’on visite le souvenir de cet homme, les derniers moments vécus par ses proches et lui même. On doit se dire qu’il se remémore pour la centième fois ces morceaux de vie qui lui ont fait « quitter » la route. C’est sans doute pour cela que le souvenir est de plus en plus épuré. Les paroles inutiles, le brouhaha, les faux mouvements ont été retirés. On ne veut se rappeler que le principal, la pureté des gestes et l’essence des choses. Se déroule alors son histoire, comme une mise à nue, dans toute sa crudité. Sa fille, sa femme, son fils, ses êtres les plus chers. Avec eux, il a mené une vie normale et paisible à cela prés que sa famille vient d’orient et s’est installée en France. Il a voulu vivre dans ce nouveau pays en gardant des traces de ses origines, comme un rappel de ce qui a fondé son identité. Mais il ne s’est pas rendu compte que sa fille n’a pas vécu la même histoire que la sienne et qu’elle ne peut fonder sa propre identité sur les mêmes bases que lui. Il ne comprend pas qu’elle puisse avoir une idée différente de la vie, que ses références, sa notion du bien et du mal, ne ressemblent pas tout à fait aux siennes. Alors, le drame va surgir. De rien. De rien moins que de l’amour. Car les filles en grandissant deviennent des femmes et qu’elles cherchent d’autres hommes à aimer. Voir sa fille aimer un autre homme est déjà un moment délicat pour un père, la voir adopter une autre culture peut être déchirant.

S’il y a bien un drame qui traverse le film de Jacques Bral, il n’y a jamais d’urgence qui s’exprime. Comme quand on ressasse toujours les mêmes souvenirs. La panique et l’angoisse se sont calmées au profit de l’inlassable recherche du détail qui pourrait expliquer quand et pourquoi, on a perdu le contrôle de sa propre vie. Les acteurs irradient le film comme la lumière d’étoiles à jamais disparues. Il y a en même temps de la puissance et de la mélancolie, de la froideur et des rires qui éclatent sans prévenir. L’épure de la mise en scène, le dépouillement des décors, l’étrange sérénité dans laquelle se déroule cette tragédie semble installer l’histoire dans le récit légendaire ou même mythique. Le titre ne sonne plus comme celui d’un polar mais plutôt comme celui d’un « opus philosophal », rappelant cette face cachée de nous même que nous cherchons en vain et qui se joue de notre vie jusqu’à parfois nous perdre.

Les personnages du film vivent leur vie comme s’ils en connaissaient la vanité. Cobra, la fille du drame, est la seule qui cherche à s’échapper de ce qui semble tracé. Non pas parce qu’elle se sentirait prisonnière de sa vie, mais seulement par envie d’aventure, par cette légèreté de l’être au moment du désir. Mais quand elle va vouloir prendre en main son destin, celui-ci va lui rappeler qu’il veut rester maître du jeu. Et que c’est un jeu à plusieurs joueurs.

Alors que l’amour n’a pas réussi à réunir les êtres, le drame va y parvenir. Tout va se précipiter, contre les auteurs même de cette tragédie. Ont-ils voulus aller si loin ? Ont-ils compris ce qu’ils faisaient ? Non sans doute. Et pourtant, au dernier moment, le père se rend compte de ce qu’il se passe et veut tenter d’arrêter les choses. Mais lorsqu’un mouvement est engagé, il prend de la vitesse, acquiert sa propre force d’entraînement : Il est presqu’impossible de le stopper ou même de le détourner.

Cet homme voit alors sous ses yeux sa propre vie basculer. Comme devant une avalanche qui se déclenche devant soi, il se tient debout et se laisse ensevelir. Il n’y a plus rien à faire. Juste à ressasser sans cesse ces derniers moments au cours desquels, pour lui, la terre s’est arrêter de tourner.

Certain ont dit que le film était Shakespearien. Oui, en se sens qu’il décrit de manière chirurgicale, la mécanique d’un drame et qu’il nous fait vivre de l’intérieur, la trajectoire d’une étoile qui va s’éteindre. Mais ce qui est troublant pour le spectateur d’aujourd’hui, c’est que ce récit mythique de l’amour refusé aux êtres, de la mort comme sublimation de la passion, se déroule dans notre monde, dans des décors qui nous sont quotidiens, avec des personnages que nous connaissons bien, que nous croyons connaître aussi bien que l’on croit se connaître soi même.

Bravo au réalisateur et aux acteurs pour ce moment magnifique. C’est déjà un grand film !

William Ray-Clarke

Interview : Jacques Bral 3/5

SUR LA CRÉATION
propos recueillis par Giacinto Pizzuti

Interview : Jacques Bral 2/5

LA PART DU VÉCU
propos recueillis par Giacinto Pizzuti

Césars 2013

La liste officielle des Révélations 2013 a été annoncée le lundi 19 novembre 2012 et la Soirée des Révélations aura lieu le Lundi 14 janvier 2013.

Les Révélations 2013 – Comédiennes :

Sofiia MANOUSHA, Copyrights Thunder Films International

Sofiia Manousha dans Le noir (te) vous va si bien

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Grégoire LEPRINCE-RINGUET
Copyrights Thunder Films International

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Photo #25

Elise LHOMEAU
Copyrights Thunder Films International

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Interview : Jacques Bral 1/5

DÉRACINEMENT ET DOUBLE CULTURE
propos recueillis par Giacinto Pizzuti

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Julien BAUMGARTNER et Thierry LHERMITTE
Copyrights Thunder Films International

Interview : Sofia Manousha